La transgression de l’interdit …

Posted on March 26, 2016, 12:34 pm
8 mins

Comment ai-je pu résister à ce plaisir durant toutes ces années ?

Je me demande pourquoi je n’ai pas tenté cette expérience plus tôt. Cela fait trois ans depuis que je suis majeure. Désormais, je peux prendre seule certaines décisions et m’en tenir aux conséquences. Je regrette de n’en profiter que maintenant. J’ai raté ça durant bon nombre d’années. Et maintenant, pas question de m’en priver. J’accorde raison à celui qui a dit que toute expérience est bonne à vivre.

Celle-là en est vraiment une à tenter à tous les coups. J’ai dû attendre cette sortie de la faculté durant cette semaine sainte pour le faire. Et dire que ma mère, la première diaconesse de mon église a failli me faire rater cette tournée. Je me rappelle encore de ses sermons, m’ordonnant de ne pas me laisser aller et de montrer du respect à l’égard de Dieu à travers mes actes. Désolée mère, je viens de briser ma promesse. Ma mère aurait eu honte de me voir péché de la sorte.

En ce moment, je suis sûre qu’elle est à l’Eglise tandis que moi, sa fille, l’enfant chérie, la chanteuse principale de la chorale, je prenais du plaisir dans le mal. Comment décrire ce mal? Une chose qui déclenche autant de plaisir en moi, tant d’émotions, tant de sentiments, tant de bonheur, tant d’euphorie.

J’y allais au rythme de la chanson. Cette douce musique créole que j’entendais et chantais en même temps. La mélodie attrayante, les paroles dépourvues pour la plupart de sens, ne me dérangeaient nullement. De chansons en chansons, je bougeais à leur rythme. Je sentais couler en moi la sueur, qui sortait de mon front pour descendre tout au long de mes seins jusqu’à mon ventre. De ce fait, je lâchais de temps à autres les deux boules que je tenais fermement pour me servir de mes mains comme mouchoirs. Je tenais les boules par leur manche pour mieux les remuer ce qui faisait ressortir un son agréable.

Je savourais ce plaisir à son rythme tantôt y allant doucement tantôt y allant vite. J’avais le plein contrôle de mon corps, de mes mouvements, de mes déhanchements. Je jouissais de cet instant sans retenue. Tantôt je descendais, tantôt je remontais tout en poussant des cris à gorge déployée au son de la musique. Ce qui me vidait la tête complètement de tout souci.

Ce vendredi saint, j’en ai profité à fond.

Je remercie mon professeur d’avoir pris l’initiative de nous faire découvrir notre culture. Oui, il nous a emmenés à Léogâne, sa ville natale pour découvrir notre culture et voir cette ville en temps de Carême. Des tas de visites étaient prévues. J’étais enthousiaste à l’idée de faire une telle expérience.

Je me suis renseignée sur le net et préparer en conséquence. Heureusement que j’avais bien caché mes mini pantalons en dessous de mes vêtements pour éviter une crise cardiaque à ma sainte mère lors de l’inspection finale de mon sac.

Ma mère, elle qui croyait tout savoir de cette visite de deux jours à Léogâne. Pourtant, je ne lui ai pas menti. J’avais pris le soin de lui détaillé tous les plans de la classe tout en me retentant de préciser que nous aurons à prendre part à quelques festivités de Rara.

Deux tchatcha en mains. Je les secouais pour essayer de m’accorder tantôt aux musiques païennes tantôt aux chansons religieuses que les leaders du groupe interprétaient. Avec mon mini pantalon et mon maillot remonté sur mon nombril, je pouvais aisément relever mes bras ou les redescendre, me baisser pour remonter avec un déhanchement à mon aise.

Je jetai un coup d’œil à mes camarades qui également s’en donnaient à cœur joie. Certains d’entre eux portaient un tambour, une cymbale, un gong, un Koné, un clairon. Je ne savais pas qu’il y avait autant de musiciens dans ma promotion.

Les filles en mini pantalon ou en mini-jupe suivaient la cadence. L’une d’ entre elles avaient même osé rester en soutien-gorge sans se préoccuper des regards hautains des passants. Mon professeur nous avait complètement oubliés prenant la tête du groupe qui lui est si familier. Avec un sifflet et un « fwèt kach » en main qu’il frappait de temps en temps par terre, il menait la barque. Il a complètement oublié les règles qu’il nous avait imposées. Pendant plus d’une heure, je me suis défoulée comme je ne l’ai jamais fait dans une bande de Rara.

Et dire qu’à l’Eglise, même pour louer le Seigneur, je soulevais qu’à moitié mes bras pour garder mon image de fille réservée. J’avais ressenti un malaise lorsque les leaders de la bande interpellaient les esprits pour commencer le défilé. Pour eux pas question de faire tout ce parcours sans la protection des dieux du vaudou.

Le Rara est une manifestation socioculturelle et mystique du pays. Tout de suite après le mercredi des cendres, différentes bandes dans diverses régions du pays s’y adonnaient. Cependant le Rara de Léogâne est le plus réputé de tous.

Le Rara, je l’ai découvert. Cet héritage culturel qui a tant évolué à travers le temps, cette partie de ma culture que j’avais apprise à rejeter.

Péché ou pas, je me suis défoulée un moment, mon corps a évacué son lot de stress. J’ai reconnu mes racines, mes entrailles. Je l’ai assumé de la seule manière que je pouvais. Ce vendredi saint, j’ai rendu honneur à mes ancêtres. Je m’en confesserai à coup sûr, le dimanche de la Pâques à mon église car pour nous chrétiens, le Rara est un péché, un prétexte de se livrer à la débauche.

J’ai oublié les règles de mon professeur nous demandant d’observer pour le devoir à remette en fin de session. J’ai piétiné les valeurs de mon église. J’ai fait ce que ma mère m’a interdit. J’ai transgressé l’interdit.

Mag Haiti

Crédit Photo: Pierre Michel Jean / K2D

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