Le viol collectif dans la société haïtienne: Son origine, sa promotion et ses nuances

Posted on July 15, 2017, 12:16 am
8 mins

 

Par Ricardo Germain

Ce qui s’était passé à Pétion-Ville dans le quartier de Filipo en janvier dernier, et qui diffusé sur les réseaux sociaux, avait suscité le mécontentement de la population ne fut en rien quelque chose de nouvelle. Le phénomène a existé, existe et continuera de l’être s’il n’est pas dénoncé, puis sapé à la base. Étant un problème majeur que confronte la société, comment donc le décrire ou le décortiquer?

Quand un acte sexuel collectif se produit avec l’assentiment de la fille, il porte les noms de “Train”, de “Kanntè” de “Gèdè” ou encore de “Tougèdè” (Emprunt de l’expression anglaise : Together). Et ce genre d’action était très courant à une époque dans les milieux scolaires. Ceux qui ont été en secondaire au début des années 2000 en peuvent témoigner. Des mouvements visant à la perversion de la jeunesse, il y en avait eu pas mal tout comme aujourd’hui. Du “Ghetto Gourgue” (à Pacot) au “Chaw**y School” (de la place Pétion au Champ-de-Mars), on ne parlait autre chose que du sexe, de la drogue (marijuana), de rixe (bif ou duel), du hip hop, de “tchup”, et encore du sexe.



Ainsi l’école dite buissonnière a été transformée en un vecteur de partouze, d’orgie et de toute sorte d’infamies. Qui ne se souvient pas de cette vidéo qui impliquait deux élèves d’un Collège de la capitale? Et qui aussi n’a aucune idée sur la réputation que possèdent certains écoliers de certains établissements scolaires en matière de libertinage sexuel?

Si EDUPOL par cette tournure des choses est considérée comme une bonne initiative; il y reste beaucoup à faire cependant. Patrouiller uniquement sur les places publiques et monter la garde seulement devant les lycées ne suffisent pas. L’idée d’un plan de sensibilisation, d’un service d’investigation et d’un système de sanction pouvant combattre la délinquance au niveau scolaire serait en ce sens la bienvenue. Car s’il a été dit: “Tant vaut l’École, tant vaut la Nation”. Depuis quelques temps c’est plutôt la triste réalité “Tant vaut l’Ecole, tant vaut la débauche”.

Ce qui avait tant indigne la société tire son fondement dans l’irresponsabilité qui caractérise le système éducationnel (École, famille, église et média). Le porte-parole de la police aurait beau demandé aux demoiselles de ne pas pénétrer dans la chambre d’un garçon, que cela ne serait d’aucune utilité. Peut-être qu’il n’est pas au courant que les jeunes filles – à moins qu’elles se préparent pour une aventure – depuis fort longtemps évitent de rendre visite à un garçon dans sa maison. (NDR: référez-vous à la chanson de Sadgine titrée Pyafe sou mwen).

Peut-être qu’il n’est pas aussi à jour pour pouvoir comprendre que même dans un salon l’attrape-nigaud, avec un délinquant sexuel, peut se tendre. En conséquence, que venait chercher ou que venait faire la fille à l’endroit où elle a été violée? Du sexe (!). Elle était consciente de ce qui allait se produire; mais ne s’attendait pas peut-être à un viol collectif. Pourquoi les auteurs du crime ont jugé intéressant d’immortaliser, tout en exposant leur visage, une telle malhonnêteté? Parce que tout simplement le sexe dans la société a perdu son sens premier qui renvoie à un partage de plaisir mutuel entre deux partenaires. C’en est devenu un outil de revanche, de méchanceté, et d’avilissement. Combien de fois on entend de pareils propos ou discussions:

– M’ap koupe manzè pou lòd

– Yè swa se kraze’m kraze sa piti

– Gade pwa’m te byen kuit, se fann mwen fann manzè. Toujou kanpe sou stil, m fè’l rele…

Ces propos reportés sont à la fois laids et crus. Mais pas plus que la réalité jusque-là camouflée

Lorsque l’on parle de viol collectif, il faut encore le rappeler: ce qui s’était passé à Filipo, et qui a provoqué tant d’indignation chez la population, arrive quasiment chaque jour dans le pays. Quand de tel acte se réalise sans le consentement total de la fille, cela prend la dénomination de “Benzawa” ou “Bibil”. Au moyen d’un stratagème faisant croire à la victime qu’elle aura affaire avec un seul partenaire, il peut se réaliser soit par la saisie de ces vêtements, soit par la violence physique, soit par la contrainte verbale, ou soit par ces deux derniers en même temps.

Elles sont nombreuses à être victimes de ces coups montés, et n’osent pas en parler. Mais avant même de condamner les agresseurs, il faut rappeler que ce sont des artistes adulés du rap kreyòl qui depuis tantôt dix (10) ans chantaient en des termes plus ou moins élogieux cette pratique appelée “Bibil”. Alors qu’un groupe chantait: “Nèg tankou nou pa gen tan pou fè bibil” en réponse à un adversaire sans pour autant la dénoncer. D’autres sans gênes eût à produire: “Poukisa lè ou wè’m ou mouye […] dechire, m pral dechire…”

Nous autres qui avons accepté et consommé de pareilles compositions, sur le plan moral, sommes tout aussi coupables. Les parents, démissionnaires, sont coupables. Et l’État qui de son côté ne contrôle rien, ne censure rien, et ne fait qu’agir en pompier est extrêmement coupable.

Car en matière de combat contre les crimes et les délinquances sexuelles, les autorités devraient comprendre que gouverner va nettement plus loin que prévoir. Outre répressif, c’est connaître et comprendre la jeunesse tout en travaillant pour son épanouissement ainsi que sa protection.

Sinon il y aura toujours des « Gèdè », il y aura toujours « Bibil » ; et la société en guise de s’améliorer à chaque fois se sentira indignée. Les hommes politiques pour faire leur capital ne cesseront jamais de verser des primes pour appréhender les présumés coupables quand ces faits seront publics.

Copyright © 2016 Mag Haiti

Commentaires

comments

Partagez sur les réseaux sociaux:

Leave a Reply

  • (not be published)