Les banquiers haïtiens ont-ils intérêt dans la mise en place d’un marché boursier en Haïti?

Posted on September 30, 2016, 11:53 pm
13 mins

Un débat assez intéressant et fructueux dans le milieu intellectuel haïtien se déroule autour de la question: pourquoi n’y a-t-il pas encore de marché boursier en Haïti ?

Plus d’un se demande si les banquiers et/ou les hommes d’affaires haïtiens ont intérêt dans la mise en place d’une telle structure dans le pays. Cette préoccupation trouve sa justification dans le fait même que plusieurs de nos voisins caribéens ont déjà chez eux une bourse fonctionnelle:

  • tout a commencé dans la région en 1969, lorsque la Jamaïque a lancé sa bourse de valeur (Jamaica Stock Exchange) ;
  • douze ans plus tard, en 1981, le « Trinidad et Tobago » a suivi la voie de la modernité en ouvrant «The Trinidad and Tobago Stock Exchange», actuellement bourse de référence de la région caribéenne ;
  • en outre, la Barbade s’est alignée aux économies jamaïcaine et trinidadienne en lançant en 1987 le « Barbados Stock Exchange » ;
  • la saga ne s’est pas arrêtée ici, car en 2001, huit (8) micro-Etats et territoires d’outre-mer de la même région se sont regroupés pour mettre sur pied une bourse commune, le « Easter Caribean Securities Exchange. »[i]

Ces 11 Etats et départements d’outre-mer cumulés (les 8 micro-Etats et territoires d’outre-mer joints aux trois premiers) peinent à totaliser 72% de la superficie de la République d’Haïti  et la moitié de la population haïtienne. Par contre, le Trinidad, à lui seul, a créé en 2015 plus du triple des richesses créées en Haïti sur la même année. Quant aux Jamaïcains, ils ont produit en 2015 quasiment le double de la production haïtienne. Le tableau ci-après peut en dire long :

Tableau 1 : Superficie, population et PIB de quelques pays des Caraïbes

Pays Superficie

(en Km2)

Population

(en 2015)

PIB en dollars

(en 2015)

Jamaïque 11 425 2.73 millions hab. 14 milliards
Trinidad et Tobago 5 068[ii] 1.36 millions hab. 27.8 milliards
Barbade 430 284 000 hab. 4.45 milliards
Anguilla** 102 **  16 418 hab. ** 769 millions**
Antigua et Barbuda 442 91 800 hab. 1.297 milliards
La Dominique 754 72 700 hab. 538 millions
Grenade 350 107 000 hab. 978 millions
Montserrat** 104 ** 5 164 hab. en 2012**   29 millions en 2012 **
Saint Kitts et Nevis 261 55 600 hab. 922 millions
Sainte Lucie 620 185 000 hab. 1.436 milliards
Saint-Vincent-et-les-Grenadines 389 109 000 hab. 751 millions
Total 19 945 5.017 millions hab. 52.97 milliards
Haïti 27 750** 10.7 millions hab. 8.8 milliards
Source : Banque mondiale (population et PIB), wikipedia et autres (superficie).

 

Laissons cette digression, Ô combien utile à nos lecteurs et lamentable pour la première république nègre, pour aborder notre principale question: les banquiers et/ou hommes d’affaires haïtiens seraient-ils pour ou contre la mise en place d’un marché boursier en Haïti ?

Avant toute tentative de réponse à une telle question, nous voulons signaler que la frontière entre « propriétaires de banques commerciales » et « hommes d’affaires » en Haïti n’est pas toujours visible depuis la décennie 1980-1990, une période caractérisée par des tumultes politiques ayant provoqué le départ et la cession des filiales des banques étrangères (Banque Nationale de Paris, Banque Royale du Canada, Bank of America, etc.) aux hommes d’affaires haïtiens. Il convient de faire remarquer que ces succursales et/ou filiales de banques étrangères étaient venues s’installer en Haïti au cours de la décennie précédente (1970-1980) en raison des moments forts qu’a connu l’économie haïtienne notamment les entrées massives de devises dues au bon comportement des secteurs textile et touristique. Ainsi donc, sans vouloir prendre le contre-pied des travaux de George Arthur Akerloff, dans sa théorie de l’agence (The principal agent problem), nous pouvons conclure sans ambages que les intérêts des banquiers haïtiens font corps avec ceux de leurs patrons : les hommes d’affaires. Puisque les premiers sont censés défendre les intérêts des seconds.

Dans cette perspective, il serait impérieux de montrer les retombées de la mise en place d’une bourse en Haïti sur le secteur bancaire.

Cela nécessiterait un rappel des deux modes de financement de l’économie : la finance directe et la finance indirecte.

Appelée également économie d’endettement ou finance intermédiée, la finance indirecte est le processus par lequel les banques jouent un rôle d’intermédiation dans le transfert de fonds des agents à capacité de financement aux agents à besoin de financement. L’appellation « économie d’endettement » trouve son sens dans le fait même que dans ce mode de financement de l’économie, les agents économiques s’endettent auprès des banques par l’entremise de l’intermédiation financière traditionnelle. Tandis que le terme « finance intermédiée » jette le dévolu sur l’intercalation des banques entre les deux catégories d’agents (à capacité et à besoin de financement).

En revanche, l’économie de marché des capitaux appelée également finance désintermédiée ou finance directe est le processus par lequel les agents à besoin et à capacité de financement se rencontrent directement sur le marché des capitaux en faisant fi de l’intermédiation bancaire.

Partant de ces définitions des modes de financement de l’économie, il y a lieu de signaler que la banque est le point d’ancrage de l’économie d’endettement (le mode de financement privilégié en Haïti). Par ailleurs, l’économie de marché des capitaux reléguerait en arrière-plan les banques commerciales haïtiennes pratiquant principalement le métier de la banque de détail. Car les agents économiques pourraient se financer sur le marché des capitaux sans tenir compte de la fonction d’intermédiation financière des banques. Ce qui ferait, de l’avis de nombreux observateurs, de la mise en place d’une bourse en Haïti une menace pour le secteur bancaire haïtien.

L’établissement d’un marché boursier en Haïti serait-il réellement une menace pour le secteur bancaire haïtien ?

La réponse tout de go à cette question serait affirmative. Les partisans de cette position estiment que l’économie de marché (finance directe) viendrait concurrencer l’économie d’endettement (finance indirecte), telle serait la véritable raison pour laquelle les banquiers haïtiens et/ou hommes d’affaires n’auraient nullement intérêt dans la mise en place d’une bourse en Haïti. Une telle réponse semble à première vue juste mais lorsqu’on creuse davantage, on y décèle de nombreuses faiblesses.

À la vérité, le développement de la finance directe en Haïti, contrairement aux croyances populaires, renforcerait les banques. Comme nous l’avions déjà évoqué dans notre précédent article intitulé « Que font les banques en Haïti ? »[iii], les banquiers haïtiens s’adonnent essentiellement au métier de la banque de détail par le fait même qu’il n’existe pas de marché boursier en Haïti, ce qui rend difficile voire impossible la pratique des autres métiers, notamment le métier de la gestion d’actif et banque privée. Toutefois, nous devons reconnaître que le développement du marché des capitaux en Haïti entraînerait la diminution du processus d’intermédiation de bilan traditionnel dont nos banques commerciales maîtrisent parfaitement. En revanche, ce développement aiguiserait chez nos banquiers la pratique des autres catégories de métiers de la banque dont elles n’arrivent à pratiquer présentement à cause de l’inexistence du marché des capitaux. À titre d’illustration, jusqu’à date, le secteur bancaire haïtien :

  • exploite très peu le métier de  « services financiers spécialisés » qui recouvrent les crédits à la consommation et au logement, le leasing (crédit-bail), l’affacturage, etc. ;
  • n’est pas en mesure d’exploiter le métier de « gestion d’actifs et banque privée » qui se spécialise dans la gestion de patrimoine de clients fortunés et des Etats. Le développement d’un marché boursier en Haïti changerait le paysage du secteur bancaire, nos deux plus grands conglomérats financiers seraient probablement contraints de créer au fil du temps des filiales pratiquant le métier de gestionnaire d’actifs, elles porteraient éventuellement les noms de UNIPATRIMOINE et/ou SOGEPATRIMOINE ;
  • n’a pas encore fait de manière intelligible l’expérience du métier de « banque d’investissement ».

Somme toute, contrairement aux croyances populaires, force est de constater que la mise en place d’une bourse en Haïti serait bénéfique pour le secteur bancaire car les groupes bancaires seraient à même de diversifier leurs métiers. Le bilan du secteur bancaire serait peu semblable à  ce qu’il est de nos jours, notamment le ratio « dépôts totaux rapportés au total de l’actif » serait nettement inférieur à ce qu’il est de nos jours. C’était d’ailleurs le cas pour les banques françaises au lendemain de la réforme des années 1980, ce ratio est passé de 73% en 1980 à 28% en 2014. Les banques perdraient en visibilité dans le processus d’intermédiation financière mais gagneraient davantage sur les autres segments de marché engendrés par le développement du marché des capitaux. Aussi, les banquiers haïtiens devraient faire un plaidoyer pour le développement du marché haïtien des capitaux, car ils en tireraient grandement profit.

 

Ronald Jocelyn

Economiste-Comptable

Consultant chez MagHaïti

ronaldjocelyn@gmail.com

 

A venir : 

La politique de dividende eu égard aux grands équilibres financiers.

Peut-on parler de surliquidité bancaire en Haïti ?

 

[i] Ces huit (8) Etats et territoire d’outre-mer sont : l’Anguille, l’Antigua-et-Barbuda, La Dominique, la Grenade, le Montserrat, le Saint Kitts et Nevis, la Sainte Lucie ; et le  Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

 

**Ces informations ne sont pas fournies par la Banque mondiale.

[ii] Trinidad a une superficie de 4 751 km2 et Tobago a une superficie de 317 km2.

[iii] http://www.maghaiti.net/que-font-les-banques-en-haiti/

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