Les Bébés Minustah en Haïti: La partie immergée d’un iceberg d’exploitation et abus sexuels !

Posted on October 24, 2017, 5:37 am
43 mins

Crédit photos et vidéos : Milo MILFORT / ENQUET’ACTION

 

 

La Minustah est partie. Elle cède la place à la Minujusth. Son bilan au regard de sa mission est plus que controversée. Les agents « de la paix »  laissent une grande désolation dans beaucoup de familles. En 13 ans, certains casques bleus ont violé, exploité des personnes en situation précaire, parfois même des enfants. Pour les victimes qui n’ont eu qu’une voie de recours semée d’embûches, pas de justice ni condamnation de la part des autorités haïtiennes. Pour elles, il ne reste qu’une vie dévastée et les questions sans réponses des enfants nés des relations forcées et interdites avec le personnel de la Minustah.

 

Enquête réalisée par Milo MILFORT/ ENQUET’ACTION*

 

« Cela m’a détruite. J’ai même rédigé une lettre de suicide à mes parents. J’ai changé d’idée à la suite de conseils prodigués par une amie qui m’a reçue chez elle après que j’aie été obligée de laisser le toit familial sous la pression de ma sœur qui m’injuriait jour et nuit. J’adore les enfants, mais je ne voulais pas en avoir dans cette [pénible] condition », se plaint Angela Jean Philippe, 30 ans.

En larmes, elle confie avoir été violée par un soldat nigérian de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) un jour qu’elle s’était rendue à l’une des bases de la mission à la demande d’une amie. « Il n’a pas utilisé son arme à feu. Il m’a contrainte. Je ne le voulais pas. J’ai [tout] caché à ma famille parce qu’elle n’était pas au courant que je sortais [ce soir-là]. Pour elle, j’étais à l’église», lance Angela.

Sa fille la rejoint durant son témoignage. Immédiatement, elle lui demande de partir de peur qu’elle n’entende la triste histoire qui a fait basculer sa vie.

« Je pleurais presque tous les jours, dit-elle. J’ai été obligée de mettre ma famille au courant, après qu’elle ait découvert ma grossesse. Elle n’était pas contente, du fait que je l’ai caché. Je commençais par me résigner quand l’enfant avait deux ans », poursuit-elle. Cette agression remonte à 2009, elle avait 22 ans et estime qu’elle était immature. Des années après, c’est une Angela anéantie et épuisée qu’on a rencontré dans un quartier pauvre de Port-au-Prince, entourée de ses proches qui continuent de la soutenir.

Si la honte la consumait dès le départ, elle n’est pas restée les bras croisés. Au moins pour son enfant née le 9 novembre 2009. Elle a porté plainte à la section conduite et discipline de la mission à Log Base. « Je n’ai pas porté plainte pour viol, mais pour reconnaissance de paternité et pension alimentaire. Le viol est un crime, mais je ne veux pas que tout le monde le sache et je ne veux pas que ma fille l’apprenne », dit-elle.

A l’avenir ce que sa fille lui dira, hante déjà son esprit. Et les rares conversations qu’elles ont eues sur le sujet témoignent d’une plaie encore à vif. « Une fois j’ai essayé de parler à ma fille. Elle était triste. Je lui ai demandé, si elle m’aimait. Elle a répondu : Oui. Je lui ai dit : Si tu m’aimes vraiment, ne me parle plus de ton père. Elle m’a dit : Pourquoi ? J’ai répondu : Ton père est marié, il a d’autres enfants. Il ne t’aime pas. Sinon il ne t’abandonnerait pas. Depuis lors, elle ne me parle plus de son père ». La jeune mère se préoccupe plus de l’instant présent. « … Elle est petite et intelligente. Elle regardait quelque chose à la télé. Par la suite, elle m’a demandé : ‘’Manmie’’, c’est quoi le viol (Kisa ki kadejak lan ?)», raconte Angela, avant de sombrer dans le silence.

Angela Jean Philippe (nom d’emprunt) n’est pas la seule femme haïtienne victime d’abus et d’exploitation sexuels. Son enfant Belinda Jean Philippe (nom d’emprunt), 8 ans – pas l’unique « bébé Minustah » laissé par la mission onusienne en Haïti. Ils sont plusieurs dizaines, femmes, hommes, enfants et prostitués victimes.

Les soldats ne sont plus là. Le reste des contingents onusiens a plié bagage officiellement le 15 octobre 2017, après 13 ans de mission controversée. Ils laissent derrière eux des victimes d’abus, d’exploitation, des enfants qui ne connaitront jamais leurs pères et des familles entières marquées au fer rouge de la honte.

Le nombre total d’allégations officielles de Sea (Sexual Exploitation and Abuse – comme l’appelle l’Onu) concernant la Minustah, pour la période 2007- 2017 est de 114, selon des statistiques onusiennes. Ceci, sur un total mondial de plus de 870.

Entre autres pays concernés par ces allégations, citons des agents onusiens venant du/de : Bangladesh, Benin, Burkina Faso, Cameroun, Canada, Guatemala, Mali, Niger, Nigeria et Rwanda. Parmi les allégations, 35 sont confirmées sur un total mondial évalué à 143 entre 2010 et 2017.

D’une part, comme mesures prises par les gouvernements nationaux, citons : 12 personnes  « emprisonnées » dont 8 pour exploitation sexuelle, 10 dossiers  en attente, 5 licenciements et 1 suspension. D’autre part, l’Onu dit « rapatrier » 31 coupables.

Donc sur 114 allégations concernant la mission onusienne en Haïti, seulement  82 enquêtes sont menées sur un total mondial de 556. Ce qui signifie que 32 cas n’ont même pas été pris en compte. De plus, les statistiques de l’Onu ne sont pas exhaustives. Elles tendent à minimiser la gravité du problème. Donc, les chiffres sont à prendre avec des pincettes.

A titre d’exemple, de nombreux chiffres dont faisait écho la presse internationale à des moments précis, semblent être oubliés par les Nations Unies. En 2007, plus d’une centaine de soldats du Sri Lanka de la Minustah ont été rapatriés pour soupçons  d’abus et exploitation sexuels –  certains sur des garçons et fillettes entre 2004 et 2007.

L’Onu avait annoncé une enquête. Jusqu’à présent, il semble que les résultats de celle-ci ne sont pas encore publiés.

La litanie d’abus et d’exploitation sexuels made in Minustah est longue. En 2015, les casques bleus de l’Onu en Haïti ont été mis en cause dans des affaires d’exploitation sexuelle, selon un rapport du bureau des services de contrôle interne des Nations Unies. Ce document met entre autres l’accent sur le fait que 230 femmes haïtiennes (dont 1/3 sont mineures) disent avoir eu des relations transactionnelles avec des casques bleus. Environ 7 femmes auraient eu connaissance de la politique onusienne interdisant les relations sexuelles avec les casques bleus mais aucune n’était au courant de l’existence d’une hotline qui permet de signaler les abus.

Par ailleurs, la mission affirme qu’il n’existe pas de données fiables disponibles pour les années précédentes, dans une interview exclusive accordée à ENQUET’ACTION. Pourtant, 2004-2006 constitue une période charnière dans la dénonciation d’abus et d’exploitation sexuels commis par des agents de la mission onusienne.

Les casques bleus ont-ils balayé certaines zones ?

L’écrasante majorité des rapports intimes/sexuels entre Haïtiens / Haïtiennes et les agents de la mission onusienne, se font en échange de nourritures (biscuits, jus, etc.), argent, vêtements, parfums, téléphones portables, ordinateurs, articles de soin pour bébés, etc. La misère et la vulnérabilité ne sont plus à décrire dans un pays où près de 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté avec 2.41 dollars US par jour. La précarité de l’emploi contribue à féminiser la pauvreté avec seulement 30% de femmes dans les emplois formels et 71% des femmes ne possédant ni terre, ni maison.

Proies faciles en raison de leur précarité, les victimes des casques bleus entrent dans un cercle vicieux. « Des mères de bébés Minustah en quête de mieux-être, acquièrent de nombreux autres enfants », rapporte Angela Jean Philippe qui en a rencontré plusieurs.

« Les victimes sont nombreuses. Je ne peux donner de chiffres [exacts]. Certaines ont peur. Elles sont nombreuses dans les provinces et viennent de partout pour [faire des réclamations] au bureau de conduite et discipline de la Minustah », se souvient-elle.

La situation est beaucoup plus préoccupante que ce que l’on pensait. Le nombre de cas non rapportés semblent dépasser de loin, la quantité de cas signalés dans les statistiques officielles de l’Onu. « Les agents de la mission onusienne ont commis des dégâts [abus et exploitation sexuels] dans toutes les zones où ils ont été. Ils partent et nous laissent avec beaucoup d’enfants », critique-t-elle. Par exemple, la ville de Léogâne située à 32 km au sud de Port-au-Prince, compte de nombreuses victimes selon les témoignages recueillis sur place. Certaines victimes ont des enfants de plus de 10 ans.

 « Elle a toujours besoin de son père. Elle voudrait le reconnaitre, nourrit l’envie de le voir et dit souhaiter avoir un papa comme les autres enfants », lance d’entrée de jeu Marie Ange Haitis, 40 ans, commerçante, une femme comblée par l’affection prodiguée par sa petite fille Samantha Haitis, 9 ans. Intelligente et gaie, la fillette se distingue nettement des 2 autres enfants de la famille par ses traits métisses.

Samantha est le fruit de 6-7 mois de relations intimes entre sa mère et un militaire du bataillon Sri Lankais basé à Braches à Léogâne  –  avant que celui-ci ne plie bagages en juin 2007.

« Ce n’était pas un viol, mais ce n’était pas totalement consenti », lance-t-elle. Et d’ajouter : « Ce n’est pas ma faute si ceci est arrivé. C’est la vie qui en est la cause. Je n’y peux rien. Je lui dis toujours qu’elle est fille d’un militaire de passage. Elle me répond pourquoi j’ai fait ce choix. Parce que tous les enfants ont un père, mais elle non », se plaint Haïtis.

Selon l’Onu et les responsables Sri Lankais, le père de Samantha a accepté la paternité de l’enfant sans aucun test d’Adn,  puis  a été « renvoyé ». Un paiement unique a été effectué pour la fillette en 2016. Ce genre de situations est rare. Haitis a en fait porté plainte contre le soldat à la section conduite et discipline de l’Onu. « On me demandait de tenir le secret, de cesser toute poursuite contre le soldat onusien coupable et de dire à Samantha qu’il n’a pas de père», regrette-t-elle.

De 2007 à 2017, pas moins de 876 allégations sont rapportées dans le monde concernant les missions onusiennes. Au moins 1/3 concernent des exploitations sexuelles. Près de 1 000 communications et demandes d’action sont envoyées par les Nations Unies aux Etats membres, pour au moins 620 communications reçues au total. Le phénomène est mondial. Pourtant, les relations amoureuses, sexuelles et intimes sont interdites par l’Organisation des Nations Unies (Onu). La grande majorité des femmes et hommes en Haïti l’ignorent, mais les agents de la Minustah comme des autres missions dites de ‘’Paix’’  le savent.

Un immense déni des droits humains !

Un document élaboré en mars 2016 sur les abus et exploitation sexuels faits aux femmes, filles, et jeunes hommes par les agents des Nations Unies, et les violations du droit à l’accès au recours soumis au Conseil des droits humains de l’Onu par plus d’une dizaine d’organisations nationales et internationales de défense et de promotion des droits de l’homme – dont le Bureau des Avocats Internationaux (Bai), Fanm Viktim Leve Kanpe (Favilek), et Institute for Justice & Democracy in Haiti (Ijdh) – dénonce la mission onusienne, l’accusant de violer les droits des Haïtiens et Haïtiennes.

Malgré plusieurs protections dans la loi haïtienne et les lois internationales sur les droits des victimes d’exploitation et de violences sexuelles, et des mères des enfants abandonnés, ces dernières n’ont pas accès à des recours, critiquent- elles, tout en fustigeant l’Etat haïtien qui ne respecte pas les obligations qu’il a de protéger les femmes contre toutes formes de violence et d’exploitation basées sur le genre.

« Les victimes se sentent vaincues en sachant qu’elles ne peuvent pas atteindre les hommes qui les ont violées quand ils quittent Haïti ; elles n’auront pas le droit de les  voir face au juge », dénoncent ces organisations. Dans la plupart des cas, les enfants sont stigmatisés, et à cause d’un manque de support financier des pères, ils ne vont pas à l’école et ne sont pas bien nourris. Tout ça arrive parce que l’Etat ne fait pas d’efforts pour lutter contre l’impunité et l’irresponsabilité parentale, relèvent ces institutions. « L’immunité du personnel des Nations Unies présente une barrière absolument critique pour la responsabilisation au sujet des Sea et l’obtention de réparations pour les victimes. Ce qui fait régner une culture d’impunité », disent-elles.

Ainsi, les victimes, femmes et hommes, préfèrent souffrir en silence ou hésitent à signaler les abus à l’institution même qui héberge les auteurs. Entre autres raisons, elles citent : la crainte de représailles, la stigmatisation par le personnel haïtien, le rejet de leurs plaintes par le personnel de sécurité, mais aussi l’absence de suivis concrets pour les plaintes déjà déposées.

« Les plaies sont loin d’être cicatrisées. Je me sens mal chaque fois que j’en parle», se plaint Angela. Malgré les promesses de son bourreau qui était venu la voir en juin 2009, promettant d’assumer ses responsabilités paternelles (pourtant, il repartait un mois plus tard), les plaintes déposées, les enquêtes menées par l’Onu dans son quartier, elle n’a rien reçu. Pire, jusqu’à présent, « on ne m’a jamais appelée pour les tests Adn. Je prends soin de mon enfant toute seule. Je considère qu’il [le père] est mort !».

Selon de nombreuses informations recueillies sur le terrain, la mission onusienne aurait soudoyé des femmes victimes en leur offrant des emplois en vue de les décourager dans leur quête de justice et réparation. Certaines auraient même essuyé des humiliations d’agents présents dans le système onusien.

En août 2016, des mères d’enfants abandonnés par les casques bleus de la Minustah ont notifié des sommations pour rechercher la paternité, le recouvrement des créances d’aliments et la garde de leurs enfants à pas moins de 9 soldats dont certains viennent de l’Uruguay, de l’Argentine et du Sri Lanka. Ceci, avec l’aide du Bureau des avocats internationaux (Bai) et de l’Institute for Justice and Democracy in Haïti (Ijdh). Ces neuf mères haïtiennes seraient tombées enceintes puis abandonnées avec la responsabilité de leurs enfants. Les requérantes demandent à ces casques bleus d’assumer leurs responsabilités de père vis-à-vis de leurs enfants.

Plus d’un an plus tard, aucune réponse.

Idem pour l’appel à la coopération lancée à Sandra Honoré, cheffe de la Minustah, et à Pierrot Delienne, alors ministre haïtien des affaires étrangères. Encore moins pour la demande qui leur a été adressée de fournir toutes les informations pouvant permettre d’identifier les défendeurs et surtout de délivrer, dans le plus court délai possible, les résultats des tests d’Adn réalisés en février 2014 sur leurs enfants.

Face à ce mépris total, les victimes ne vont pas rester les bras croisés. « Nous allons placer une assignation en référé contre eux», telle est la prochaine étape de cette bataille, annonce Mario Joseph du Bai, l’avocat des requérantes. « Nous ne savons pas à quoi cela va aboutir, mais nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout. C’est grave de voir comment l’Onu viole le droit des gens qu’elle devrait protéger. Pire, même l’Unicef ne dit rien. C’est comme si les bébés Minustah ne sont pas des enfants », dénonce  Me Joseph qui défend aussi les victimes du choléra en Haïti.

L’Etat haïtien en mode silence !

L’Etat haïtien ou du moins les différents gouvernements qui se sont succédé de 2004 à 2017 ne se sont jamais prononcés officiellement encore moins, positionnés sur les allégations d’abus et exploitation sexuelle des casques bleus. Les victimes comme celles du choléra sont laissées seules dans leur combat de reconnaissance de paternité et réclamation de pension alimentaire.

Le silence complice de l’Etat haïtien, en 2011, lors du scandale – très médiatisé- du viol d’un adolescent haïtien par au moins 5 soldats uruguayens, est troublant et déroutant. L’acte a été filmé par les agresseurs et a tourné en boucle sur internet. Les bourreaux n’ont pas été jugés en Haïti. Quatre d’entre eux ont été reconnus coupables en Uruguay de violence privée, une charge moindre.

Ce n’est que récemment, soit le 16 octobre 2017, que le chef de la diplomatie haïtienne  Antonio Rodrigue, lors de la cérémonie officielle d’ouverture de la Mission des Nations Unies pour l’appui à la Justice en Haïti (Minujusth), a réagi confusément autour du sujet. « C’est le moment également de tirer les leçons nécessaires des expériences peu louables enregistrées au cours des 13 dernières années. Je veux me référer notamment aux cas d’abus sexuels ». Et d’ajouter : « Des règlements d’engagements stricts doivent être mis en place pour favoriser l’implémentation de la politique ‘’tolérance zéro [face aux abus sexuels]’’  prônée par le secrétaire général de l’Onu ».

L’Etat haïtien « a validé cette situation d’impunité en pratique, ne lançant pas de poursuites pénales contre le personnel de la Minustah, n’informant pas les victimes de leurs droits ou ne les soutenant pas dans le dépôt de plaintes civiles, ou enfin en n’exigeant pas de la mission qu’elle honore son obligation de transférer les processus aux tribunaux locaux », polémiquent des organisations de défense de droits humains nationales et internationales dont le Bai et l’Ijdh.

Si des organisations de défense de droits humains critiquent les autorités haïtiennes pour leur inaction, l’Onu le croit tout autrement. « Étant donné que les allégations susmentionnées impliquent le personnel international, les autorités haïtiennes ne doivent normalement pas être impliquées dans l’enquête », riposte la Minustah qui ajoute que depuis 13 ans, elle travaille aux côtés et en appui des autorités nationales et locales en Haïti. « C’est un partenaire des efforts de l’organisation dans la lutte contre les cas d’exploitation et d’abus sexuels »,  prétend-elle.

La réalité prouve le contraire.

Les missions onusiennes se suivent et se ressemblent ?

Outre les crimes et abus sexuels sur des mineurs, des hommes et des femmes, la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) est accusée de l’introduction du choléra en Haïti qui a fait pas moins de 10 mille morts et plusieurs milliers de malades. De nombreuses études internationales l’ont confirmé. Ce qui a poussé l’Onu à admettre ses responsabilités quelques temps avant le départ de cette mission. Malgré tout, le plan de lutte contre la maladie est sous financé par l’Onu et les victimes continuent de réclamer justice et réparation.

La Minustah a été établie en juin 2004 par la résolution 1542 du Conseil de sécurité de l’Onu, succédant à une force multinationale intérimaire (Etats-Unis, Canada et France) qu’elle avait autorisée en février 2004 après le départ en exil du président Jean Bertrand Aristide. Elle avait comme mission de «restaurer un climat sûr et stable, appuyer le processus politique en cours, renforcer les institutions gouvernementales et les structures d’un État de droit, promouvoir et protéger les droits de l’homme ».

De 1990 à date, Haïti a reçu pas moins de 9 missions « d’appui, de maintien, de soutien de la paix ou de stabilisation » :

  1. Le groupe d’Observateurs des Nations Unies pour la vérification des élections en Haïti (Onuveh) en 1990 ;
  2. La Mission civile internationale en Haïti (Micivih) / 1993 – 1994
  3. La Mission des Nations Unies en Haïti (Minuha) / 1993 – 1996
  4. La Mission d’appui des Nations Unies en Haïti (Manuh) / 1996 – 1997
  5. La Mission de Transition des Nations Unies en Haïti (Mitnuh) / 1997
  6. La Mission de Police civile des Nations Unies en Haïti (Miponuh) / 1997- 2000
  7. La Mission civile internationale d’appui en Haïti (MICAH) / 2000-2004
  8. La Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti (Minustah) qui a duré 13 ans (juin 2004- octobre 2017)
  9. Cette dernière sera suivie par une nouvelle mission nommée la Mission des Nations Unies pour l’appui à la justice en Haïti (Minujusth) / octobre 2017- avril 2018)

Minustah, quel bilan après 13 ans ?

Face à cette succession de missions, le sociologue haïtien et professeur à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) Franck Séguy qui a effectué de nombreuses recherches sur la question, constate que contrairement à la perception qui voyait en Minustah, une mission de paix, d’aide humanitaire et de promotion de développement, celle-ci se présentait plutôt comme « un générateur de tristesse ». Pour lui, «dans ces trois domaines [la sécurité publique, la gouvernance politique et les droits de l’homme], l’échec de la Minustah est évident aux yeux des Haïtiens ».

Séguy affirme que cette mission était inutile en Haïti comme le sera peut-être son successeur. Le viol et le sexe transactionnel, en particulier sur les mineurs, constituent une autre tâche majeure sur la réputation de celle-ci. « En tant que véritable force d’occupation, la Minustah utilise le viol comme arme de guerre. Il humilie, exploite, soumet les personnes les plus vulnérables qui entrent en contact avec elle pour garantir leur survie, ou simplement parce qu’elles sont pauvres », écrit-il dans son texte « Ocupación, cólera y negocios: las virtuosas actuaciones de la MINUSTAH », dans l’ouvrage “La farsa neodesarrollista y las alternativas populares en América Latina y el Caribe”.

« Il est difficile de nier ou dissimuler que le soutien de la Minustah a contribué davantage à affaiblir les institutions de l’Etat que de promouvoir la démocratie, la primauté du droit et le développement institutionnel », termine-t-il.

L’Onu reconnait, mais assume-t-elle ?

« La Minustah est consciente », que « les actes d’exploitation et d’abus sexuels sont des violations graves des droits de l’homme. Ils sont contraires aux valeurs et aux efforts de l’organisation en appui des autorités et du peuple haïtien », écrit-elle dans une entrevue via e-mail. L’organisation se positionne catégoriquement contre les abus et exploitations, mais admet implicitement aussi que certains de ses agents ont violé les droits des gens.

Pour pallier le problème, l’actuel secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres a nommé le 25 août 2017 au siège de l’organisation, un défenseur des droits des victimes pour l’ensemble du système Jane Connors, qui « veillera à ce que le système des Nations Unies fournisse une assistance tangible et durable aux victimes d’exploitation et d’abus sexuels ». Elle doit aussi œuvrer avec les autres organes de la mission sur la mise en œuvre de la stratégie d’éradication à trois volets (prévention, traitement et appui aux victimes).

Selon l’Onu, Connors devrait travailler avec les institutions gouvernementales, la société civile, les organisations nationales et juridiques et les organisations de défense des droits de l’homme afin de créer des réseaux de soutien et de veiller à ce que les lois locales, y compris les recours pour les victimes, soient pleinement pris en compte. La nomination de Connors n’a pas eu d’écho en Haïti. On n’en parle même pas.

« L’exploitation et les abus sexuels ne sont en aucun cas tolérés au sein de la Minustah. Il n’y a ni complaisance ni impunité », avance la mission dans une entrevue faite avant le départ de celle-ci. Si cette stratégie contribue à faire diminuer le problème, elle ne concourt pas à le résoudre. La Minustah dit veiller « à ce que toutes les allégations d’exploitation et d’abus sexuels soient immédiatement et pleinement traitées. Les Nations Unies suivent systématiquement chaque cas pour assurer la justice et la responsabilité ». Pourtant plus loin, elle reconnait que les enquêtes sur les allégations d’exploitation et d’abus sexuels sont parfois longues, en particulier celles menées par les États membres.

« N’oubliez pas que l’enquête doit être approfondie et respecter les exigences du processus. Cela prend du temps, tout comme les enquêtes policières. Le point principal est que chaque allégation est traitée », concède-t-elle.  « La mission informe les victimes du résultat de l’enquête. Les victimes ne doivent donc pas se décourager. L’organisation place les droits et la dignité des victimes au centre de notre attention à partir du moment où une plainte est reçue jusqu’à ce qu’il y ait un résultat ». 

Faut-il s’attendre de mieux avec Minujusth ?

La Minustah est partie définitivement le 15 octobre dernier et est remplacée par une entité beaucoup plus réduite qui est la Mission des Nations Unies pour l’appui à la justice en Haïti (Minujusth). Elle compte jusqu’à  7 unités de police constituées (soit 980 personnes) et 295 policiers hors unités constituées, et doit durer initialement six mois, soit  jusqu’au 15 avril 2018. Elle a été créée par l’adoption à l’unanimité de ses 15 membres, la résolution 2350 présentée par les États-Unis.

La Minujusth est chargée « d’aider le gouvernement haïtien à renforcer les institutions de l’Etat de droit en Haïti, d’appuyer et de développer encore la Police nationale d’Haïti, et de suivre la situation en matière de droits de l’homme, d’en rendre compte et de l’analyser ». Le conseil autorise en outre la Minujusth à « protéger les civils menacés de violences physiques imminentes, dans la limite de ses moyens et de ses zones de déploiement ».

L’Onu continue de faire des promesses. « Il y aura une continuité du suivi des cas. La Minujusth continuera à faciliter les demandes de paternité contre l’ancien personnel de la Minustah en collaboration avec le siège de l’Onu et les États membres. Il n’y aura pas d’arrêt aux efforts d’une réponse appropriée aux cas d’exploitation et d’abus sexuels ». Une équipe de conduite et de discipline de celle-ci reçoit et « traite » les allégations d’exploitation sexuelle et d’abus contre le personnel de la Minustah. Elle devrait assurer le suivi de l’assistance continue aux victimes.

Jocelyne Colas Noël, directrice de la Commission justice et paix de la conférence épiscopale estime que, des responsabilités doivent être prises.

« Ce ne sont pas des enfants sans papa, mais des enfants qui ont un papa qui refuse d’assumer ses responsabilités ou parce qu’on ne l’exige pas de l’assumer. Des agents en mission qui partent et laissent des enfants derrière, constituent une violation des droits de ces enfants de vivre bien et en compagnie de leur père et mère. Ces enfants sont privés de la possibilité d’avoir un père qui prenne soin d’eux », fait-elle savoir. Pour elle, cette situation aura des impacts catastrophiques sur les enfants qui sont élevés dans une famille monoparentale loin de l’attention de leur père. « Ce sont des enfants qui grandissent de façon déséquilibrée », prévient-elle.

Onuveh, Micivih, Minuha, Manuh, Mitnuh, Miponuh, Micah, Minustah, Minujusth. Les missions se suivent, les dégâts vont-ils se ressembler ? La militante des droits humains Jocelyne Colas Noël, pointe du droit l’occupation et la domination qui se cachent derrière la présence des forces internationales sur le territoire national.

« Je doutais fort que l’Etat haïtien allait prendre la défense des victimes. Cette situation fait partie des dégâts que nous laisse la Minustah. Minusjusth/Minustah, malheureusement c’est la même famille. La Minujusth arrive dans les mêmes conditions que la Minustah. L’Etat ne prend jamais en considération les protestations contre leur présence dans le pays. Au lieu de régler la question, il préfère rentrer dans leur schéma d’occupation. L’occupant ne fait que changer de nom. Il s’affuble de nouveaux noms. Il change de couleur à chaque instant ! ».

Le problème avec la continuité du travail de traitement des allégations des abus et exploitation sexuels du personnel de la Minustah que se donne la Minujusth, c’est que ce sont les Nations Unies qui vont continuer d’enquêter sur elles-mêmes. A aucun moment, il n’a été évoqué la possibilité de constituer une entité, de nommer un expert ou une commission indépendante pour prendre la relève, mais aussi pour enquêter sur les atteintes aux droits humains commises par le personnel onusien en Haïti.

Ce qui pourrait dans une certaine mesure rassurer les victimes en les faisant croire qu’au moins on voudrait faire bouger les lignes en termes de transparence, comme le fait l’Organisation des Nations Unies en désignant un expert indépendant sur la situation des droits humains.

La partialité et la crédibilité de la Minujusth sont sujettes à d’éternelles remises en question.

 

* ENQUET’ACTION est un média en ligne d’investigation journalistique, de journalisme multimédia et de journalisme de fond, créé en février 2017 à Port-au-Prince et lancé officiellement en juin 2017. Axé sur le journalisme de qualité qui croit à un accès libre à l’information, il ambitionne de devenir une source d’informations indispensable pour les médias nationaux et internationaux, de même pour le public. Il est né de la volonté de renouer avec les fondamentaux du journalisme qui vise la quête de vérité afin de permettre à la presse de jouer véritablement son rôle de contre-pouvoir.

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