Selon un économiste, la dollarisation a pris des proportions inacceptables en Haïti depuis 18 ans

Posted on March 05, 2018, 6:02 pm
11 mins

Depuis la parution de l’arrêté du 1er mars 2018 portant obligation de libeller les transactions commerciales sur le territoire dans la monnaie nationale qui est la Gourde, les réactions pleuvent sur les réseaux sociaux, pour mieux comprendre une telle mesure et dans le souci de mieux éclairer nos lecteurs, nous autres à la rédaction de MagHaiti, avons décidé de rencontrer M. Ronald Jocelyn, notre économiste consultant, depuis Montréal (Canada) ce lundi 5 mars 2018, sur le sujet. Ci-joint, un extrait de notre interview:

MagHaiti: comme vous le savez déjà, l’arrêté du 1er mars 2018 enflamme la toile d’araignée mondiale, quels sont vos premiers commentaires et sentiments sur le sujet?

Ronald Jocelyn: à mon avis, c’est une mesure qui devrait être prise depuis belle lurette. J’ai le sentiment que ma voix a été entendue pour la première fois en Haïti. J’ai toujours dénoncé cette pratique consistant à la circulation de monnaies étrangères sur le territoire nationale. J’étais tellement attristé devant cette turpitude, lorsque le Président de l’Association Haïtienne des Économistes, M. Eddy Labossière, m’a proposé en juin 2014 de prononcer une conférence à l’association susdite, je lui ai rapidement proposé un sujet relatif au phénomène de la dollarisation en Haïti.

MagHaiti : Certains intéressés voient dans cette mesure un moyen pour amasser de l’argent pour gérer le dossier épineux de PETROCARIBE, qu’est-ce que vous auriez répondu à ces personnes ?

Ronald Jocelyn : PETROCARIBE a vu le jour en 2005 et Haïti l’a rejoint en 2006. Cependant nombreux sont les pays dans lesquels le dollar n’a pas cours légal depuis plusieurs décennies. Citons entre autres la République Dominicaine (notre voisin le plus proche), la Tunisie (Pays de l’Afrique du nord), les pays de l’Union Européenne, pour ne citer que ceux-là. Soyons sérieux, nous ne pouvons pas résoudre tous nos sujets de désaccord par la politique, laissons un peu de places à la technique. Ainsi, j’aurais répondu à ces personnes qu’il s’agit de préférence d’une mesure visant à contrer un phénomène appelé dollarisation qui a pris des proportions inacceptables, voire alarmantes, dans l’économie haïtienne depuis les années 2000.



MagHaiti : Vous savez, il y a beaucoup d’économies dollarisées à travers le monde où les gens ont un niveau de vie supérieur au nôtre, vous croyez que la dollarisation en soi est un problème pour un pays?

Ronald Jocelyn : Là vous posez une question à laquelle les économistes sont très controversés. La dollarisation a non seulement des bienfaits mais aussi des méfaits. Certains économistes sont pour une économie totalement dollarisée tandis que nous autres nous sommes une économie partiellement dollarisée jointe à une double circulation monétaire rendant moins efficaces les mesures de politique monétaire prises par la Banque Centrale.

MagHaiti : plus d’un pense que cette mesure serait difficilement applicable en Haïti, qu’en pensez-vous?

Ronald Jocelyn: nous nous sommes embourbés dans une situation de désordre généralisé si bien que certains estiment que l’ordre n’est pas possible en Haïti. D’ailleurs la double circulation monétaire dans un pays est à proscrire, nous devons faire un choix: accepter une monnaie étrangère ou la gourde comme monnaie ayant cours légal sur le territoire national. Dans le premier cas, c’est ce qu’on appelle dollarisation totale. En prenant cet arrêté, les autorités haïtiennes donnent une directive claire en réitérant leur engagement de soutenir la monnaie du pays. Quant à son applicabilité, il revient aux autorités de regarder les bonnes pratiques en la matière. La manière dont les grandes économies s’y prennent diffère des petites économies. Je peux vous donner deux exemples, si on prend le cas de la France, systématiquement le dollar n’est pas accepté dans les transactions effectuées sur leur territoire. En revanche, la Barbade qui est un micro Etat insulaire qui vit essentiellement du tourisme adopte un modèle différent des pays de l’Union Européenne.

MagHaiti: Que font en fait les Barbadiens ?

Lorsque vous arrivez à Barbade, tous les prix sont libellés en dollar barbadien, comme le tourisme est le vecteur directeur de leur économie et que la majeure partie des touristes vient particulièrement des Etats-Unis, si vous payez en dollar américain, on accepte le dollar américain mais on vous remet la différence en monnaie de la Barbade. À titre illustratif, si un touriste se présente à un comptoir pour acheter un bien ou solliciter un service dont le coût s’élève à 20 dollars barbadiens, s’il donne au vendeur un billet de 100 dollars américains, automatiquement le vendeur remet au touriste 180 dollars barbadiens car le taux de change est de 2 dollars barbadiens pour 1 américain sur tout le territoire (soit 2*100 – 20=180). Tandis que chez nous, c’est un désordre généralisé. Les prix sont libellés en dollar américain au détriment de la monnaie nationale, dans presque tous les secteurs: restaurants, concessionnaires de véhicule, location de maison, etc. Si bien que je m’étais posé la question lors d’une conférence: est ce que nous ne sommes pas le seul pays au monde où la dollarisation est présente sur toutes ses formes.

MagHaiti: Qu’entendez-vous par « la dollarisation est présente sur toutes ses formes en Haïti » ?

Ronald Jocelyn: Souvent les gens parlent dans les médias, ils font référence à la Banque Centrale lorsqu’ils doivent aborder le sujet de dollarisation. Cependant, la dollarisation est un phénomène qui déborde le champ de compétence de la Banque Centrale car elle peut prendre plusieurs formes:

  • dollarisation financière, lorsque les résidents détiennent des actifs financiers en dollar. Selon les statistiques publiées par la BRH, en septembre 2017, les dépôts en dollar du système bancaire représentaient 65% des dépôts totaux et 56% de la masse monétaire au sens large. Alors qu’en 1997 (20 années), seulement 28% des dépôts du système étaient libellés en dollar et ils représentaient 22% de la masse monétaire au sens large.

Si aucune mesure n’est prise, on ne verra la gourde que dans les musées numismatiques dans les 30 prochaines années.

  • dollarisation des paiements, situation où le dollar est accepté comme moyen de paiement.

Il fut un temps, il y avait même un organisme qui écrivait sur son site web que le dollar est accepté partout parmi les 10 bonnes raisons pour lesquelles on devrait investir en Haïti.

  • dollarisation réelle, lorsque les prix et/ou les salaires intérieures sont fixés en dollar.

En Haïti, le salaire des consultants sont souvent fixés en dollars, il en est de même pour les cadres de direction de nombreuses entreprises du secteur privé des affaires. Les cartes de crédits avaient l’habitude de facturer en dollars. J’ai hâte de voir que cet arrêté corrige en grande partie ce laxisme.

MagHaiti : Pensez-vous que cet arrêté peut rectifier tout ce problème que vous venez de décrire ?

Ronald Jocelyn : l’arrêté du 1er mars 2018 va freiner essentiellement les deux dernières facettes du problème. À savoir, la dollarisation des paiements et la dollarisation réelle. Quant à la dollarisation financière (à savoir les dépôts en dollar), seule une relance effective de la production nationale peut la contrer sinon nous nous retrouverons en face d’un autre problème qui est la fuite de fuite de capitaux.

MagHaiti : M. Jocelyn, juste avant de vous remercier, est-ce que MagHaiti devrait vous classer parmi les économistes qui sont contre la dollarisation ?

Ronald Jocelyn : Certains pays ne peuvent pas se payer le luxe d’avoir une monnaie. En ce sens, Je ne saurais être fondamentalement contre la dollarisation. Cependant, je rejette d’un revers de main toute idée de double circulation monétaire dans une économie.

MagHaiti : Nous vous remercions d’avoir mis votre compétence à notre disponibilite.

Ronald Jocelyn : C’est à moi de remercier MagHaiti de m’avoir offert l’opportunité de partager mon point de vue sur le sujet avec ses centaines de milliers de lecteurs éparpillés à travers le monde.

Copyright © MagHaiti 2017

Commentaires

comments

Partagez sur les réseaux sociaux:
Journaliste - Photographe - Bloggeur - Webmaster - Fondateur de MagHaiti - Fondateur de Alolakay TV

Leave a Reply

  • (not be published)