Village Lumane Casimir : Symbole de l’échec de Martelly

Posted on December 03, 2016, 4:23 am
23 mins

Par Milo Milfort

A défaut des 100 mille logements fictifs[1] promis durant sa campagne électorale, l’ex président chanteur Michel Martelly, dès son arrivée au pouvoir, s’est rabattu en 2011 sur un vaste projet visant la construction de 3 mille unités de logement au pied du Morne à Cabris.

Tant choyé par son administration dans le cadre du processus de « reconstruction d’Haïti », ce projet de logement baptisé Village Lumane Casimir constitue un échec cuisant et représente un héritage controversé dont bénéficiera la prochaine administration qui prendra les rênes du pays en 2017.       

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Plus de trois ans après son inauguration en mai 2013, le projet de construction de 3 mille unités de logement du village Lumane Casimir situé dans le cadre désertique au pied du Morne à Cabris à environ 15 kilomètres de Port-au-Prince, est loin d’être terminé. Sur les 1 280 unités construites à date, seulement 500 sont occupées. Une situation qui perdurera jusqu’à l’arrivée d’un gouvernement sortant des élections de fin 2016 et début 2017.

Ce, à un moment où plus de 55 mille personnes vivent encore dans 31 camps de déplacés à travers le pays, à quelques 7 ans du séisme dévastateur du 12 janvier 2010 qui a tué pas moins de 200 mille personnes, laissé 1.3 millions de sans-abri, endommagé ou détruit près de 172 000 maisons ou appartements. A en croire les autorités étatiques, 89% de personnes de la région métropolitaine[2] vivent dans des logements non décents alors que le déficit de logement est estimé à 700 mille.

Les logements du village Lumane Casimir sont de toutes les couleurs, du vert au bleu en passant par le rose – quelques-uns avec deux étages – sont parasismiques et comporteraient  quatre pièces, dont deux chambres à coucher, une salle de bain avec toilettes, douche et lavabo, une salle à manger disposant d’un évier et d’un réchaud à gaz à deux foyers, une cuisine et une petite galerie[3].

Sur le village, l’école fonctionne tant bien que mal. Les bénéficiaires ont l’accès à l’eau et à l’électricité moyennant branchement sur le réseau de la Direction nationale de l’Eau Potable et de l’Assainissement (DINEPA) et de l’Electricité d’Haïti (EDH). Les rues internes sont entretenues et les maisons sont assez bien espacées.

Un projet hors service …

Les habitants n’ont pas accès aux services de soin de santé, aux loisirs et à l’emploi. La construction du marché et de la place publique, caserne de pompier, dispensaire, commissariat de police et le mini parc industriel (devant favoriser le développement du potentiel de création d’emploi) sont tous abandonnés à la poussière au même titre que plusieurs centaines de logements déjà construits mais incomplets.

Le village tire son nom d’une célèbre chanteuse et compositrice haïtienne, Lumane Casimir, considérée comme la première Haïtienne guitariste. Pourtant, l’initiative ne semble pas être à la hauteur de ce grand nom.

Ce projet a couté 49 millions de dollars américains provenant du fonds PétroCaribe dont bénéficie le pays dans le cadre de sa coopération avec le Venezuela. Ce programme constitue une facilité offerte à divers pays de la région pour faire l’acquisition des produits pétroliers à un coût raisonnable et payer leur commande suivant des modalités avantageuses.

Ainsi, Haïti a la possibilité de payer un certain pourcentage de sa facture pétrolière à la livraison et de verser le solde dans un fonds qui devait servir à financer des projets économiques et sociaux. Il s’agit en fait d’un prêt concessionnel au taux préférentiel de 1% l’an remboursable sur 25 ans avec un délai de grâce de deux ans. Dès sa mise en application en 2008, jusqu’au 21 mars 2016, le fonds a monétisé USD 3 833 890 217,58, selon le Sénat haïtien[4].

Le hic, il ne resterait même pas un centime de ces 49 millions alors que le projet de construction de ce « Parc strictement locatif » qui prévoyait d’accueillir des familles sinistrées du séisme de janvier 2010, est loin d’être bouclé. D’ailleurs, il reste 1 720 unités de logement à construire en plus des infrastructures devant amener les services sociaux de base restant à finaliser.

Mais, avec quelles ressources financières ? Pire, la firme de construction a abandonné le chantier depuis plusieurs mois. L’Etat aurait résilié le contrat avec la compagnie de construction dominicaine HADOM du sénateur Felix Bautista pour avoir abandonné le chantier.

Ce grand projet de logement ne cadre pas avec la Politique nationale du logement et de l’habitat (PNLH) présentée à la population en 2013. La PNLH a fait le pari « d’encourager la production de logements décents et abordables dans des espaces aménagés et urbanisés où toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens pourront se loger, travailler, circuler se divertir et participer au développement socio-économique de leur pays ».

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Tel n’est pas le cas pour Morne à Cabris.

« Justement il est en contradiction avec la PNLH. N’oubliez pas qu’il a été conçu avant même la conception de la PNLH», reconnait David Odnel, directeur de la division logement au sein de l’Unité de construction de logements et de bâtiments publics (UCLBP) créée en 2012 par l’administration du président-musicien Michel Martelly.

« Depuis plus de deux ans le projet ne connait aucune avancée. Je ne peux dire que c’est un succès encore moins un échec. Il n’y a que des leçons apprises », regrette M. Odnel.

Sur son site internet, l’UCLBP[5] ne cesse de le clamer haut et fort : « Morne à cabris, une nouvelle approche d’aménagement et de développement communautaire ». Ces derniers n’atterrissent toujours pas encore. Où sont passés les 49 millions de dollars américains consacrés au projet ? UCLBP se lave les mains, d’ailleurs elle dit avoir hérité de ce projet et n’a pas signé le contrat.

Sanon Reyneld, secrétaire exécutif du Coumbite haïtien pour un logement alternatif  (KAY LA) croit pour sa part que ce projet ne correspond pas à la réalité sociologique et aux besoins des gens. Pour lui, c’est un gaspillage, donc une expérience qui doit servir de leçon aux responsables.

« Je considère cela comme un échec, le fait d’utiliser des fonds de l’Etat pour construire des maisons qui sont restées vides. Pire, elles sont mal construites, dans un cadre désertique. Le problème c’est qu’elles n’ont pas été érigées suivant un plan bien établi », a-t-il déclaré. Il ajoute que les potentiels bénéficiaires devraient être impliqués dans la démarche et dénonce l’expulsion de quelques bénéficiaires à mobilité réduite incapables de payer le loyer.

Des bénéficiaires rêvant d’être propriétaires !

La base de données de l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM) en Haïti aurait servi de support dans le choix des locataires, prétend les responsables au sein de l’UCLBP en charge du projet. Ils ont informé par ailleurs que le revenu moyen a été un des critères pour sélectionner les bénéficiaires qui ont été interviewés par la suite.

Nombreux parmi eux ne sont pas de véritables victimes du séisme de janvier 2010, selon une enquête journalistique réalisée par le partenariat médiatique Ayiti Kale Je en 2013[6]. Plusieurs dizaines de maisons non occupées sont saccagées. Des toilettes, portes, fenêtres, serrures de portes, prises électriques sont emportées.

Pas moins de 9 mille personnes qui ont postulé attendent encore le coup de fil des autorités. L’attributaire ne deviendra pas propriétaire du fait que le village est construit sur le domaine privé de l’Etat donc ne pouvant pas être cédé, sous-tendent les responsables au sein de l’UCLBP, une des trois agences gouvernementales s’occupant du logement en Haïti.

Ce que les bénéficiaires ne cessent de dénoncer voulant à tout prix posséder le logement à l’avenir. Ces derniers sont des personnes à faibles revenus en quête d’un chez soi, qui pour pouvoir bénéficier du logement auraient menti sur leurs revenus réels.

Une façon de contrecarrer la politique d’exclusion des responsables qui assurent que pour occuper cette maison, tout potentiel bénéficiaire doit avoir un revenu mensuel compris entre 7 à 10 mille gourdes. Ainsi, cumulent-ils des dettes de plusieurs mois et sont incapables de payer le loyer évalué à 2 500 mille gourdes par mois.

« Il y a de nombreux retards enregistrés dans le paiement des locations. Il y a des bénéficiaires qui paient, il y en a qui ne paient pas. En dépit de nos relances, ils ne paient pas. Les gens considèrent les maisons comme des cadeaux. Nous sommes obligés de les relancer tout le temps, mais dommage nous n’avons aucun moyen de coercition », fustige David Odnel responsable au sein de l’UCLBP. La raison est simple et évidente. Les gens non pas les moyens économiques pour le faire.

Pour Jean Rénold Elie, docteur en Sociologie et professeur à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’Etat d’Haïti, on n’a pas fait des études pour voir si ce projet correspond à notre manière de voir la question de l’habitat. « D’ailleurs, autour de ces unités de logement, qu’est-ce qu’il y a ? Rien », se désole-t-il. « Non seulement il faut qu’il y ait des services, mais les gens ont des enfants à envoyer à l’école. Il faut qu’il y ait des emplois et des moyens de transport convenables».

Ces maisons sont qualifiées de ‘’tonm’’, tombeau en français voire de ‘’kalòj pijon’’ cage à pigeon. L’ex président Michel Martelly semblait l’admettre lors de son inauguration en fanfare de 2013. « Ce n’est pas la maison de rêve de quelqu’un, mais c’est un premier pas », nuance-t-il.

Sur le site, les gens mènent une vie faite de précarité et marquée par des difficultés de tous ordres. Dans cette aire désertique dominée par le chômage, il faut s’armer de courage pour survivre.

Projet biaisé dès le départ …

En 2012, l’ex-premier ministre Laurent Lamothe a affirmé que le projet de logements du Morne à Cabris est celui qui avait été précédemment prévu pour le Fort National (au bénéfice des familles déplacées de ce quartier pauvre) par l’administration de l’ancien président René Préval peu de temps après le séisme[7]. Le projet de Fort National  dès lors, avait été bloqué par la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) qui était chargée de superviser la « reconstruction ».

Ainsi, Morne à Cabris ferait partie de nombreux projets dont les contrats ont été signés en dehors des prescrits de la loi de passation de marché en Haïti. Sa signature serait la résultante d’un deal entre Michel Martelly et le sénateur dominicain Félix Bautista le propriétaire des firmes de construction Hadom et Rofi lors des campagnes électorales de 2011, selon une enquête réalisée par la journaliste dominicaine Nuria Piera.

En 2016, le village s’est retrouvé au cœur du scandale de PetroCaribe. La Commission sénatoriale permanente « Éthique et Anti-corruption », présidée par le sénateur de l’Artibonite Youri Latortue a réalisé une enquête sur l’utilisation des fonds de ce programme par les gouvernements qui se sont succédé de 2010 à 2016, avant la transition.

« Il y a au sein de la population le sentiment qu’au mieux, ces fonds ont été mal utilisés et au pire ont été en partie détournés pour servir à enrichir personnellement certains dirigeants qui avaient la responsabilité d’en assurer la gestion », note les conclusions de ce rapport.

« L’ULCC [l’Unité de Lutte Contre la Corruption] approfondisse les investigations sur les firmes (…) HADOM, ROFI, DISENOS R.N.M. pour surfacturation, violation des contrats et inéligibilité dans certains cas » et celle «  sur l’application des versements du fonds Petro Caribe au FAES [Fonds d’Assistance Economique et Sociale] et à l’UCLBP », préconise le rapport.

Paternalisme de l’urgence au Morne à Cabris

Ce projet qui constitue  une des rares interventions post sismiques du gouvernement de Martelly en matière de logement cadre très bien avec cette logique appelée paternalisme de l’urgence consistant selon Manuel Castells en l’absence totale d’urbanisation et d’équipement de base dans un quartier donné après avoir relogé des familles déplacées, cité par Hancy Pierre, professeur à la Faculté des Sciences Humaines, dans son texte Haïti et luttes sociales en Haïti (1930-2010) : Bilan et perspectives.

Pour le professeur, toute recherche systématique des causes du problème de logement est écartée de même que les considérations sociodémographiques et culturelles des bénéficiaires des projets. « Le secteur de logement ainsi est-il abordé comme isolé des autres secteurs de l’économie. Il se déplace du productif vers l’humanitaire. Cette rhétorique tend à faire aggraver le problème du fait que des demandes sont énormes en quantité pendant que l’offre serait limitée en raison de la rareté des ressources », écrit-il.

Selon Monsieur Pierre, la situation de précarité et de dépendance des populations ne saurait que les reproduire comme des éternels sans-abri. « Car sans soutien financier comment les populations peuvent-elles occuper un logement permanent, elles peuvent redevenir sans abris pour satisfaire de nouveaux besoins tels l’alimentation, les vêtements et l’éducation », se demande-t-il.

A un moment de la durée au Morne à Cabris, tous les actes des résidents auraient été contrôlés par le comité de gestion du site qui était la Société haïtienne de gestion immobilière et communautaire (SOHGIC). Les actions subversives ont été durement réprimandées et ont abouti à l’expulsion de plusieurs personnes dont des personnes à mobilité réduite. La dépendance des résidents de l’instance chargée de la gestion du logement a été quasi-totale.

Le SOHGIC n’est plus sur le village à en croire l’UCLBP. Il se retirerait à la suite de nombreuses menaces reçues par ses employés.

« En dehors de toutes les difficultés inhérentes à la mauvaise conception du village et qui sont largement reconnues par tous, il nous apparaît absolument scandaleux que les habitants soient terrorisés par une unité de gestion, sans travailleur social, souvent accompagnée de gros bras, qui leur tombe sur la tête à la moindre revendication », note l’association Mouvement de Solidarité avec les sans-abri d’Haïti (MOSOSAH) au travers de son observatoire du Logement[8].

Ce dernier informe sur son web site que le projet a connu  des cas d’expulsion et des arrestations qui ont semé la terreur au niveau du village. « Il est absolument inadmissible que des citoyens qui manifestent pacifiquement pour leur droits et l’amélioration de leur sort soient jetés en prisons sans mandat ».

Non loin du village s’enchaine un processus de squattérisassion. De nombreuses personnes s’accaparent de nouvelles terres dans l’espoir qu’elles pourront bénéficier à l’avenir des initiatives qui accompagneront le village en termes de services. Ainsi, de nouvelles constructions voient le jour non loin du Village Casimir. Avec les nombreux risques qui persistent, l’Etat ne doit-il pas prendre des décisions pour empêcher que le projet ne soit squattérisé comme cela s’est produit pour de nombreux projets de logements ?

 

Milo Milfort

milforthaiti@yahoo.fr

@milforthaiti

 

NB: Crédit des photos : Milo Milfort

[1] https://www.youtube.com/watch?v=ICo1S9BI6pk – Vidéo Avann Vote- GIAP- (Voir : 2 minutes : 30 secondes). L’ancien président n’a pas respecté ses promesses farfelues.  Il dit qu’il allait construire 20,000 logements par année et il a passé 5 années au pouvoir, ce qui devrait nous donner 100,000  pendant ses cinq années au pouvoir.

[2] http://www.haiti-liberte.com/archives/volume10-18/Haiti_Liberte_Nov_9_2016_Web.pdf

[3] http://www.uclbp.gouv.ht/download/plan-ensemble-du-village.pdf

[4] http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/162164

[5] http://www.uclbp.gouv.ht/download/plan-ensemble-du-village.pdf

[6] http://haitigrassrootswatch.squarespace.com/ayiti-kale-je-kreyl/2014/1/8/questionnements-sur-les-projets-de-logements-de-la-reconstru.html

[7] http://www.alterpresse.org/spip.php?article13091#.WCIjwlUrLIU

[8] http://www.observatoiredulogementenhaiti.org/html/a_lumane_casimir__5_ans_apres_.html#.WCIkMlUrLIU

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